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02. Le retour de la biographie? PDF Imprimer Envoyer
Par Ludovic Vandoolaeghe.



Lorsqu’on oppose les propos d’E. Leroy-Ladurie, dont l’objectif est de faire « une histoire sans les hommes » [[Leroy Ladurie E., Le territoire de l’historien, Gallimard, 1977]], à ceux d’A. Prost, pour qui « il n’y a pas d’histoire sans acteurs » [[Prost A., « Les acteurs dans l’histoire », in Sciences humaines, HS n°9, mai-juin 1995]], on comprend pourquoi le genre biographique est à la fois un objet au cœur des préoccupations de notre discipline et un observatoire privilégié des mutations historiographiques et épistémologiques de ces transes dernières années.


« Genre d’écrit ayant pour objet l’histoire de vies particulières » [[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, édition Le Robert, 1994]], la biographie pose problème à l’historien. On l’a qualifie souvent de genre « hybride » car il y a tension entre histoire et fiction notamment lorsqu’il s’agit de combler les lacunes de la documentation. Par ailleurs, écrire une biographie n’est jamais neutre. L’auteur y trouve toujours prétexte à démystification ou à réhabilitation, il y recherche plus d’objectivité ou tout simplement un moyen d’évoquer un contexte plus large.


Néanmoins, au regard des nombreuses biographies qui paraissent chaque mois, on ne peut que constater l’impact de ces travaux auprès d’un public élargi. F. Dosse [[Dosse F., Le pari biographique. Ecrire une vie, La Découverte, 2005]] évoque un processus de « fayardisation ». La plupart des grandes maisons d’éditions, à l’instar de Fayard depuis le milieu des années 1970 [[Kendall Murray P., Louis XI, Fayard, 1974]], fait appel à des universitaires de renom. D’autres restent plus classiques en privilégiant la qualité littéraire et les auteurs renommés (M. Gallo chez Robert Laffont ; G. Bordonove chez Pygmalion). Les travaux novateurs, qui multiplient les focales et les échelles d’analyses, sont ainsi relégués aux marges, comme la collection « Références/facettes » aux Presses de sciences politiques dirigée par Nicolas Offenstadt, qui propose une relecture plurielle de la vie de personnages célèbres, y compris dans leur dimension posthume.


Quel changement de paradigme historique peut-on lire dans cette remise au goût du jour d’un genre qui a toujours été présent ? Quelles sont, dans nos pratiques, les implications du retour de la biographie ?



Les « Vies des hommes illustres » (Plutarque).



La bios est un genre ancien. Elle apparaît en Grèce, au Ve siècle av. JC, en même temps que l’histoire. Elle dresse alors le portrait d’individus dont les faits et gestes sont analysés avec un sens suggéré par l’auteur. Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, donne souvent la parole aux acteurs afin de placer dans la bouche de ceux-ci ses propres analyses quant à leur action. Le discours n’est pas ici élément de preuve mais explicatif. C’est un procédé rhétorique afin de comprendre un événement plus vaste. La biographie n’a pas alors un objectif d’histoire. Liée au panégyrique, elle peut aller à l’encontre de la vérité.


Les deux grands maîtres de la biographie dans l’Antiquité sont liés à la Rome impériale. Plutarque, dans Les vies parallèles, et Suétone, dans les Vies des douze Césars, veulent davantage montrer le sens du destin de certains grands personnages plutôt que restituer un discours historique :


- Plutarque glorifie des vertus et dénonce des vices en mettant en parallèle des vies de Grecs et de Romains illustres ;


- Suétone oppose Hadrien, modèle de générosité et de rigueur, à Néron, incarnation du vice ;


Par la suite, l’hagiographie s’attache à montrer l’exemplarité d’une vie humaine. La vie de saints doit permettre de donner des exemples à suivre pour les lecteurs. Il s’agit de rendre exemplaire les incarnations humaines du sacré sans s’attacher à un factuel pourtant très développé au Moyen-Âge. Ce sont alors des vies de saints originaires, de saints antiques, de saints docteurs ou confesseurs, de saints contemporains, de martyres, etc. Vers les XII et XIIIe siècles, les saints sortent du monde clos qui étaient le leur : on peut désormais être sain hors d’un monastère ! La sainteté peut désormais s’acquérir par imitation en dehors de ces derniers. Ce moment d’individuation est plus fort encore à la fin du Moyen Âge, avec les récits de vie des chevaliers.


C’est alors le début de la période des héros qui se poursuit jusqu’au XVIIIe siècle. Ressort de la mise en intrigue, objet d’un transfert de sacralité, il est le personnage central le plus décris, le plus actif et porteur de valeurs positives. Le XVIIIe siècle préférera les « grands hommes » dont Voltaire rappelle qu’ils sont ceux « qui ont excellé dans l’utile ou l’agréable (…) Les saccageurs de provinces ne sont que des héros. » Le grand homme est utile à la société contrairement au héros. Au XIXe siècle, cette conception est reprise par le courant positiviste. La biographie est assimilée à l’exaltation des gloires nationales dans le cadre d’une histoire qui fait la part belle à l’événement.


« Le personnage, pourquoi pas, mais pas au centre des préoccupations » (J. le Goff).



Les années 1930-1970 sont celles d’une mise à l’écart du genre biographique. Le rejet des « idoles », individuelle et chronologique, amène à dénoncer « l’illusion biographique » (P. Bourdieu) et toute histoire « événementielle ». L’histoire se doit d’être globalisante. Elle est alors économique et sociale avec E. Labrousse et surtout F. Braudel. Ce dernier popularise le temps long, les structures matérielles, géographiques et techniques afin de saisir « la totalité du social qui est la grande ambition de l’histoire braudélienne » [[Dosse F., L’histoire en miettes, La Découverte, 1987]]. Par la suite, l’approche monographique des mentalités puis des représentations évacue les personnages et les acteurs de l’histoire qui ne sont plus que des témoins d’un fonctionnement social ou culturel. Cependant, la biographie est aussi attaquée pour son insuffisance méthodologique. Elle est alors présentée comme un champ en dehors de l’histoire qui serait le terrain « des vulgarisateurs de bas étages et des plumitifs de l’historiette » [[Le Goff J., Nora P., Faire de l’histoire, tome 1, Nouveaux problèmes, Paris, 1974]].


Toutefois, à y regarder de plus près, la biographie ne va pas disparaître totalement. D’abord parce qu’elle ne cesse pas de correspondre à une demande du public. Surtout, L. Febvre lui-même, a posé les jalons d’un renouveau de la biographie : « Les hommes, seuls objets de l’histoire (…) toujours saisis dans le cadre des sociétés dont ils sont membres (…) » [[Febvre L., Combats pour l’histoire, A. Colin, 1953]]. C’est la « biographie modale » qui s’intéresse à l’individu parce qu’il renseigne sur un collectif et incarne un idéal-type. L. Febvre, avec Luther [[Id., Un destin, Martin Luther, PUF, 1928 rééd. 1988]] et Rabelais [[Id., Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, A. Michel, 1942]], montre des personnages tributaires d’un outillage mental qui les dépasse et permet de les situer dans une époque et une société plus large. Ainsi sont lancées les pistes qui permettront de passer de l’individu à l’acteur ou aux acteurs. Il est désormais possible de faire de grandes enquêtes sociales qui, à partir d’individus représentatifs d’un groupe social donné, permettent de dégager des typologies comme le font par exemple C. Nicolet, avec l’ordre équestre à Rome, ou C. Charle et ses recherches sur les universitaires français, etc.



« Rien de ce qui est humain n’est étranger à l’histoire ! » (A. Prost).



Les années 1970-1980 correspondent à la fin du rejet de la biographie. F. Dosse évoque un « âge herméneutique » car il s’agit, chez les auteurs, de saisir « l’unité par le singulier ». La fin des analyses marxistes et déterministes permet de redonner toute sa place aux acteurs et à la contingence.


C’est un vrai changement de paradigme. L’explication historique cesse de s’intéresser aux structures pour centrer ses analyses sur les individus, ses passions, ses représentations ou les contraintes qui pèsent sur sa conduite et les objectifs qu’ils poursuivent. L’individu et ses actions sont situés par rapport à un environnement social, à une histoire psychologique, à une éducation, à un système de représentations, une expérience, etc. L’objet de l’histoire est désormais l’homme, ou plutôt les hommes quel qu’ils soient, en société dans le temps. L’historien s’attache à l’amont de leur réaction, à ce qui les conditionne afin de faire revivre un monde perdu et lointain. Cette histoire « par le bas » tourne le dos à l’histoire des politiques qui fait de ceux-ci les moteurs des décisions analysées dans leurs conséquences et leurs résultats. L’enquête de J. Ozouf sur les instituteurs ou le travail sur la mémoire collective des Camisards de P. Joutard seront parmi les premiers à suivre ce renouvellement historiographique.


Ailleurs, notamment en Italie, la microstoria propose l’étude de cas-limites qui illustrent néanmoins la norme. Ainsi, C. Ginzburg, avec son analyse de la cosmogonie d’un meunier du Frioul, montre que la coupure entre culture populaire et culture savante n’est pas du tout évidente au XVIe siècle [[Ginzburg C., Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier frioulan au XVIe siècle, Aubier, 1976]]. C’est le champ ouvert à ce que l’on nomme la « biographie totale ». Le Saint-Louis de J. le Goff [[Le Goff J., Saint-Louis, Gallimard, 1996]] marque l’aboutissement de cette démarche. Celui-ci donne à son personnage une épaisseur chronologique qui le dépasse, il le situe dans ses rapports au monde et dans les étapes de la construction de son mythe. Non seulement, Louis IX est abordé dans le cadre de sa propre histoire mais il est aussi étudié en tant qu’image, symbole et mythe dans un temps long de la construction de la monarchie en France. C’est cette démarche qui fait se poser la question suivante à J. Le Goff : « Saint-Louis a-t-il existé ? ». L’objet de ce travail est donc de retrouver le « vrai » Saint-Louis en tentant de déconstruire puis de reconstruire la véritable identité de ce personnage. Dès lors, le personnage devient un vrai objet d’histoire. Non seulement, le personnage possède sa propre histoire mais il est lui-même source d’histoire et de mémoire.


L’autre impact de la microstoria en France est la volonté de s’intéresser non pas aux grands hommes mais aux muets de l’histoire, à ces hommes ordinaires qui n’ont pas laissé de traces directes. De telles perspectives, déjà défrichées dans les années 1950 par certains historiens comme J. Maintron et C. Pennetier, vont permettre des travaux qui vont pousser très loin le genre biographique. Avec L.-F. Pinagot [[Corbin A., Louis François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, Gallimard, 1998]], A. Corbin entreprend « l’histoire en creux » d’un personnage dont on ne sait rien. Celui-ci est reconstruit grâce à la reconstitution d’un univers mental dans lequel Pinagot a vécu. Il part de son univers, la forêt, pour en déduire le rapport de l’homme au temps. Il lui connaît une identité régionale (Percheron type). Ce travail biographique repose donc sur une connaissance de la vie dans le Perche au XIX° et aussi sur son intuition. Est-ce encore une biographie ? Pinagot incarne-t-il un vrai personnage ? Par ailleurs, le fait de prendre en compte les « connus » d’un cadre de vie n’est-il pas facteur de déterminisme ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une monographie informée d’une petite région rurale ? D’autres approches ont été tentées. On peut citer pour exemples :


- R. Barthes qui s’intéresse aux « biographèmes », c’est-à-dire aux petits détails qui résument un individu ;


- A. Buisine dont la méthode repose sur le choix d’un angle d’étude spécifique à chaque personnage : échelle d’une journée pour Proust, du corps pour Verlaine ; etc. ;


- les politologues s’intéressent à la construction des identités politiques, décrivant des trajectoires différentes à partir d’un contexte idéologique constitutif, l’identité politique étant voulue par l’homme politique et construite par son entourage.


Si tournant biographique il y a, c’est bien parce que le personnage prend désormais sens en étant situé dans une épaisseur temporelle qui le dépasse. Celle-ci déborde à la fois vers l’amont car elle restitue ce qui a conditionné psychologiquement et sociologiquement l’individu avant sa naissance. Elle déborde également vers l’aval en s’intéressant aux fluctuations de la mémoire après la mort. Il ne s’agit plus de s’intéresser à des modèles mais à la pluralité de personnage travaillé par le temps et le rapport aux autres. Ce sont les sens pluriels dans l’histoire d’un personnage biographé qui retiennent l’attention. Le travail de C. Beaune sur Jeanne d’Arc [[Beaune C., Jeanne d’Arc, Perrin, 2004 ]] va dans ce sens en faisant la part de l’authentique et du mythe. P. Nora avait ouvert de nouvelles problématiques en traitant des personnages comme des « lieux de mémoire » [[Nora P., Les lieux de mémoire, 3 tomes, Gallimard, 1984-1992]]. Depuis, Napoléon, Charlemagne, Alexandre ou Périclès, sont aussi regardés sous cet angle des traces posthumes qu’ils ont laissées.


En définitive, le personnage permet de « balayer large » ! La biographie doit permettre de mieux comprendre les structures, les forces productives, les mouvements longs et les mentalités. Elle est en quelque sorte un témoignage à un moment donné sur une société donnée. Elle doit aussi permettre d’appréhender le rôle des décideurs et des acteurs et leur part d’initiative et d’autonomie. Enfin, elle doit constituer un instrument d’analyse des réseaux de pouvoir et d’influences. Genre indémodable, la biographie occupe une place centrale dans la discipline historique.




Biographie et histoire enseignée.



Les programmes et de leurs accompagnements rendent-ils compte de ces évolutions historiographiques et épistémologiques ? Le personnage a toujours été convoqué par l’enseignement de l’histoire. Il n’est qu’à évoquer la véritable mythologie nationale qui s’impose avec les héros et les héroïnes de l’histoire de France sous la IIIe République. Le personnage, individuel ou collectif, reste un acteur, un témoin, un créateur présent dans nos programmes les plus récents. Il contribue à forger cette culture et ce patrimoine communs grâce aux repères et aux lieux qui lui sont associés. Il facilite également l’apprentissage de compétences. Le recours au personnage permet de structurer le savoir des élèves.


Néanmoins, le mot biographie n’apparaît nullement dans les textes officiels. De même, à l’usage, il est souvent difficile d’élaborer des séquences plaçant en leur cœur le seul individu. Celui-ci est encore trop souvent passif dans le cadre des questions historiques proposées. Par ailleurs, l’individu de nos programmes est majoritairement masculin. La femme, en tant qu’acteur individuel ou collectif, n’apparaît que trop rarement, c’est faire fi de leur rôle lors de nombreux événements autour desquels pourraient se renouveler nos approches.


Ces remarques générales permettent d’évoquer un souhait. Celui d’une histoire scolaire qui fasse plus de place à l’individu. Celle-ci a tout à gagner en redonnant de la chair au cours d’histoire. Il y a là un véritable enjeu permettant de montrer aux élèves combien l’Histoire est le fruit de parcours et de choix humains. Ce sont ces derniers qu’il faut reconstituer afin de les expliquer et de les comprendre ou de mieux comprendre notre présent. Un tel enseignement de l’histoire doit favoriser l’émergence d’une conscience historique chez nos élèves.


Ces considérations incitent à repenser nos démarches. Pour rendre toute sa place à l’individu, pourquoi ne pas reprendre les principes de la « biographie totale » ? Ainsi, le personnage peut être le point nodal à partir duquel une société, un événement, une période sont reconstitués. Représentatif d’un groupe ou d’une situation en un lieu et une époque donnée, le personnage est une bonne entrée pour lancer une séquence. C’est la question de l’étude de cas qui se pose alors. Pratiquée au lycée, elle est une démarche utile quand le personnage permet de poser les jalons d’une contextualisation et d’une problématique.


Le dossier qui accompagne ce rapide aperçu historiographique propose modestement quelques pistes afin de répondre à ces interrogations. Celles-ci ne sont pas les seules envisageables et bien d’autres terrains sont à défricher. Toutefois, le groupe de travail qui regroupe une quinzaine de collègues de notre académie a tenté de vous présenter un panel représentatif de personnages qui pourra s’enrichir dans les années à venir. Sont ici présentées des séquences autour du personnage politique, du personnage fondateur et du personnage collectif. Puissent ces quelques propositions ouvrir de nombreux chantiers…




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